POINT DE VUE • Nouvelle organisation des rythmes scolaires. Trois questions à... Olivier Prévôt.

POINT DE VUE • Nouvelle organisation des rythmes scolaires. Trois questions à... Olivier Prévôt.

Olivier Prévôt, enseignant-chercheur, maître de conférences en sciences de l’éducation, adjoint MRC en charge du développement social et de la politique de la ville.

— Oser Le Débat  : Le Maire souhaite que la réforme des rythmes scolaires soit appliquée dès septembre 2013 à Belfort. Il rappelle d’ailleurs dans un article récemment paru qu’il était «  de ceux qui s’étaient battus pour cette réforme si la gauche revenait aux affaires  » et qu’«  en 2013, trois quarts de la population de la Cab passeront aux nouveaux rythmes  ». En tant qu’enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et élu MRC, cette décision vous semble aujourd’hui précipitée. Pourquoi ?

En tant qu’élu membre d’un parti progressiste et républicain, j’ai un regard politique sur la réforme et je ne peux pas adhérer à une réforme visant à transférer des compétences vers les collectivités locales, sans compensation financière pérenne. Il s’agit là d’une question d’égalité entre les territoires et donc entre les citoyens. Vous faites d’ailleurs référence aux propos du Maire concernant la CAB. Trois quarts de la population ne font pas trois quarts des communes, puisque Belfort représente à elle seule plus de 50% de la population. L’adhésion des communes de la CAB est donc loin d’être acquise. Elle pourrait l’être si cette question devenait d’intérêt communautaire, à la condition que cette réforme soit financée…
Je m’interroge également sur les conséquences sociales d’une telle réforme. Mes critiques sont de trois ordres : sociale, financière et éducative.
En France, le taux d’activité des femmes en âge d’avoir des enfants est très fort : 81% des femmes entre 25 et 49 ans ont une activité professionnelle ou sont en recherche d’activité professionnelle. Faire sortir les enfants de l’école plus tôt (15h30) alors que le temps périscolaire n’est pas gratuit et accessible à tous, va rendre plus difficile la vie des femmes qui travaillent. Il s’agit là d’un retour en arrière en termes d’égalité homme-femme.
Les collectivités locales sont chargées de l’organisation des activités périscolaires, extrascolaires, les « mercredis », les week-ends, voire les petites vacances, en proposant une offre de loisir de proximité. Au moment même où le gouvernement a décidé une réduction drastique des dotations financières aux collectivités, il leur demande d’accroître leurs dépenses. Beaucoup moins de recettes, et plus de dépenses : l’opération n’est pas juste.
Pour Belfort, le coût estimé de la réforme est d’environ 600 000€ à terme (environ 200 000 € en 2014, 400 000€ l’année suivante grâce aux crédits d’amorce). Cette projection de 600 000€ en 2015 est calculée à effectifs constants (sur la base du nombre d’enfants accueillis en 2013) sans tenir compte de l’inéluctable augmentation des effectifs. Si elle ne veut pas voir les coûts exploser plus encore, la Ville de Belfort devra établir des critères d’accès restrictifs à l’offre de service ce qui entrainera une inégalité de traitement entre les familles. Et pour quels résultats ? Avec moins de 20% de son temps éveillé passé en classe, l’enfant doit bien entendu être entouré au sein de l’école mais aussi dans le temps libre. Avec un encadrement d’un adulte pour 14 enfants en maternelle et un adulte pour 18 enfants en primaire, il est évident que ces temps périscolaires s’apparenteront plus à de la garderie qu’à un véritable temps d’éveil. Enfin, quel sera le profil des encadrants ? Leur qualification ? Leur motivation ? Dans de telles conditions, je pense que cette réforme telle qu’elle est proposée aujoud’hui ne réduira pas les inégalités sociales et scolaires, ce qui doit rester notre objectif premier. Bien sûr, cette réforme comporte des avancées, mais pour ma part je n’ai jamais considéré qu’il était possible d’améliorer sensiblement la qualité des apprentissages sans prendre en considération la réalité des familles et de la société dans son ensemble. Pour les parents qui travaillent, par exemple, la durée de la journée à l’école (et non pas d’école) restera peu ou prou la même.

— Oser Le Débat  : Dans un article paru dans le Journal de l’Action Sociale consacré à votre délégation « Développement social » (télécharger l’article), vous insistez sur la participation des citoyens dans la construction des projets, «  afin , dites-vous, que la démocratie participative ne soit pas un discours alibi  » : les trois rendez-vous organisés par la ville sont-ils pour vous un lieu de dialogue et de co-construction d’une politique éducative ?

Informer les citoyens, les habitants, les parents d’élèves est une bonne démarche, je dirais, éducative... Mais, c’est surtout une bonne approche parce qu’en démocratie, il est nécessaire de confronter ses idées à la réalité et de s’inspirer du point de vue des autres. J’ajoute qu’il faut savoir convaincre pour pouvoir appliquer ses politiques. Enfin, avant de mettre en œuvre une réforme, il est tout de même nécessaire d’évaluer les moyens qui devront être mis en œuvre (et donc de vérifier si l’on a les moyens de ses ambitions) et de mesurer les conséquences de ce choix sur le quotidien des familles. La réforme des rythmes scolaires n’est pas qu’un dispositif technique, c’est avant tout un choix de société parce qu’elle va engendrer une nouvelle organisation sociale et familiale. Je pense qu’un tel enjeu mérite d’être débattu avec le plus grand sérieux.

— Oser Le Débat  : Selon vous, «  chaque citoyen doit se sentir responsable de ce qui se joue dans la sphère publique  », comment aujourd’hui en tant que citoyen se saisir de la question de la réforme et de son application ?

Je suis pour le dialogue, la discussion, le débat en tant que moteur du « vivre ensemble ». Mais cela ne s’improvise pas. Il faut donc construire les cadres dans lesquels un débat argumenté et documenté permet à chacun de s’exprimer, de comprendre et saisir les enjeux collectifs. Aux élus, aux représentants associatifs, de construire, ensemble, des politiques qui répondent au mieux aux aspirations citoyennes. Mais, vivre ensemble, c’est aussi être conscient des conséquences de ses choix. C’est pourquoi j’invite les Belfortains à participer aux réunions d’information organisées par la ville pour mieux appréhender les réalités de la réforme : il ne s’agit pas dans ces lieux de débattre uniquement des préoccupations pratiques et individuelles, il faut surtout questionner les conséquences sociales d’une telle réforme. C’est aussi cela être un citoyen : c’est prendre sa part de responsabilité dans le débat politique.

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